Sati : l’Attention et ses caractéristiques

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Sati : l’Attention et ses caractéristiques

Message non lu par Admin » mar. 7 août 2018 17:32

Sati : l’Attention et ses caractéristiques

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Sati ou l’Attention est présente à tout les niveaux dans les enseignements bouddhique, à ce titre le satipatthana sutta est l’un des sermon les plus importants, si ce n’est le plus important du canon pali puisqu’on y trouve toutes les indications nécessaires pour la pratique méditative. A la fois simple et profonde, Sati mérite à plus d’un titre d’être connue et reconnue. Je vous propose dans ce post différents points de vue d’éminents maîtres du bouddhisme Theravada, n’hésitez pas à l’enrichir en y ajoutant vos textes choisit. . Dans l’introduction du Dhammapada traduit et commenté par le centre d’études dharmiques de Gretz on retrouve cette interprétation :
  • -Smrti (Pali : sati) est généralement rendu par “attention” qui ne convient pas. La racine SMER : souvenir, mémoire. La notion smrti combine les sens de vigilance, rappel, prise conscience, lucidité…Ce n’est pas seulement une observation vigilante et appliquée, c’est en même temps le rappel constant des caractéristiques du phénomène observé et de l’observateur : impermanence, insatisfaction, vide de nature propre. Une vigilance limitée à une simple attention aux corps, gestes, sensations, activités mentales et états de conscience rend impossible l’accès à la “vue” de la vacuité, d’abord vacuité-télléité (sunyata-tathata), puis totale (atyante sunyata). Smrti peut donc être rendue par “vigilance remémoratrice”, expression lourde mais stimulante.
Dans le site internet de Vivekarama on retrouve cette traduction :

Vigilance”, “mémoire”
– Vigilance, attention, lucidité.
Ce qui surveille, enregistre, les différents facteurs surgissant dans la méditation. État d’esprit sans distraction. Pleine possession de soi. Présence, totale appréhension de l’«ici et maintenant».
– Mémoire, souvenir
remémoration (des caractéristiques des phénomènes, tilakkhana) indissociablement liés à sampajañña, la claire compréhension.


Toujours dans le même site, le Vénérable Ajahn Sumedho met l’accent sur un aspect intéressant :

  • La façon de développer l’attention est aussi très importante. Souvent l’attention est développée comme si elle était un esclave de l’ego ou du sentiment d’un soi. Dans ces conditions les gens deviennent seulement davantage conscients de : « je suis en train de faire », « je suis en train de penser », « je suis en train de sentir », « je fais l’expérience de différentes choses ». Ainsi, à la fin, est-on simplement en train de renforcer le concept d’un soi, étant celui qui fait, qui pense, qui ressent, qui fait des expériences, etc.

    Bien sûr, initialement, l’attention se développe comme une extension de l’ego, mais, dans la pratique bouddhiste, il est nécessaire qu’elle continue à progresser jusqu’à l’état d’absence d’ego, d’attention transpersonnelle, pour pouvoir être appelée « attention juste » dans le sens bouddhiste. Cela signifie être attentif à ce qui se fait, à ce qui est pensé, ressenti, expérimenté, plutôt qu’à celui qui fait, qui pense, qui ressent, qui expérimente !

    Dans le Noble Octuple Sentier l’attention est également développée en relation avec le rassemblement mental (samâdhi). Ceci donne une profondeur pénétrante à l’attention, lui permettant d’atteindre les niveaux plus profonds du mental, qui ne sont pas imprégnés de manière si insidieuse par l’influence de l’ego. Ce sont les niveaux où le « bavardage mental » est calmé. Sans concentration l’attention reste liée étroitement au domaine de ce qui intéresse l’ego – le domaine de ce que j’aime, ou de ce que je désire, ou de ce à quoi je veux bien être attentif !

    Si l’attention n’est pas développée dans le contexte de la libération et n’est pas développée d’une façon qui aide et conduise vers ce but, elle est simplement réquisitionnée pour réaffirmer et renforcer l’ego.

    L’ATTENTION

    De même que la vie d’un animal se classe dans l’une des deux catégories : celle des animaux vivant dans l’eau, et celle qui comprend les autres, les sujets de la méditation se divisent en deux : la concentration et l’introspection. Les méditations de la concentration sont utilisées pour le mental et rendent attentif. L’introspection est, d’une part, la perception croissante de l’impermanence, la souffrance et l’absence de soi. Peu importe ce que nous sentirons vis-à-vis de notre existence, notre tâche ne consiste pas à tenter de la changer d’une façon quelconque. Non. Nous devrions la voir, et la laisser être. Là où il y a souffrance il y a le moyen de s’en libérer. Voyant ce qui naît et meurt, qui est sujet à la souffrance, le Bouddha a compris qu’il peut y avoir quelques choses au-delà de la naissance et de la mort, exemptes de souffrance.

    Les méthodes de la méditation ont toutes les propriétés d’aider à développer l’attention. Il convient d’utiliser l’attention afin de voir la vérité cachée. Grâce à cette vigilance nous surveillerons tout désir, ce qui est bon et ce qui est mauvais, le plaisir et la peine qui apparaissent dans l’esprit. Réalisant qu’ils sont impermanents, souffrance et dépourvus de soi, nous nous en passerons. En effet, la sagesse se substitue à l’ignorance, et la connaissance au doute.

    Quant à choisir un objet de méditation, vous devriez vous-mêmes découvrir ce qui convient à votre caractère. Partout où vous décidez d’être attentifs, vous acquerrez la sagesse. L’on comprend ici ce que veulent dire : attention, noter, être vigilant. La compréhension claire connaît le contexte dans lequel les événement du présent se déroulent. Quand l’attention et la compréhension claires agissent ensemble, leur compagnon la sagesse apparaît toujours afin de les soutenir à compléter toutes tâches.

    Observez le mental, observez le processus de l’expérience apparaissant et cessant . Au départ, le mouvement est constant- dès qu’une choses disparaît, une autre surgit, et nous semblons voir davantage de choses qui apparaissent que celles qui disparaissent. Avec le temps, nous voyons plus clairement comment les choses apparaissent à toute vitesse, jusqu’à ce que nous atteignions le satade où elles apparaissent, disparaissent puis ne plus réapparaître.

    Grâce à l’attention, vous verrez la nature véritable des choses. Pensez -vous que le monde est vôtre, que le corps est vôtre ? Mais ce n’est que le monde du monde, que le corps du corps. Si vous dites au corps : ” ne vieillissez pas “, s’arrêtera-t-il pour autant de vieillir ? Et, votre estomac vous demandera-t-il la permission quand il tombe malade ? Nous ne faisons que louer cette maison, pourquoi ne pas trouver qui la possède en réalité ?
Sati par le Vénérable U_Pandita, disciple de Mahasi Sayadaw

  • L’ATTENTION, PREMIER FACTEUR D’ILLUMINATION

    Sati, l’attention, est le premier facteur d’illumination. Le terme sati est en général traduit en français par « attention » ; mais ce mot a une connotation passive qui pourrait induire en erreur. « L’attention » doit être dynamique et confrontante. En retraite, j’enseigne que l’attention doit bondir sur l’objet, le recouvrir complètement, le pénétrer de façon à en connaître tous les aspects. Pour rendre toutes ces nuances, je préfère souvent utiliser l’expression « puissance d’observation ». Mais pour des raisons de simplicité, j’utiliserai dans cet ouvrage le mot « attention » en demandant au lecteur de se souvenir des qualités dynamiques qu’elle doit posséder.
    On comprendra correctement sati en l’étudiant sous ses trois aspects de caractéristique, de fonction et de manifestation. Ces trois aspects sont les catégories traditionnellement utilisées dans l’ Abhidhamma – les descriptions bouddhistes de la conscience – pour décrire les facteurs mentaux. C’est cette même classification que nous allons utiliser ici pour étudier tour à tour chacun des facteurs d’illumination.

    Non-Superficialité

    La caractéristique de l’attention est la non-superficialité, ce qui implique qu’elle doit être pénétrante et profonde. Si nous jetons un bouchon dans la rivière, il va tout simplement suivre le mouvement de l’eau et flotter, emporté par le courant. Si c’est une pierre que nous jetons dans la rivière, elle va instantanément couler et atteindre le fond le fond. De la même façon, lorsqu’il y a attention, l’esprit ne glisse pas superficiellement à la surface de l’objet mais le pénètre en profondeur.
    Imaginons que vous pratiquez la méditation satipatth_na et que vous observez votre abdomen. Vous essayez de vous focaliser très fermement de façon à ce que l’esprit pénètre les mouvements de soulèvement et d’abaissement, sans qu’il lui soit possible de s’échapper. Plus il s’y enfonce, mieux vous voyez la tension, la pression, le mouvement, etc., autrement dit, la véritable nature de ces processus.

    Garder l’Objet en Vue

    La fonction de l’attention est de toujours garder l’objet en vue, de ne pas l’oublier, de ne pas permettre qu’il disparaisse. Lorsque l’attention est présente, les différents objets sont notés sans omission.
    Pour que la non-superficialité et la non-disparition, qui sont respectivement la caractéristique et la fonction de sati, puissent clairement se manifester dans notre pratique, il est nécessaire de comprendre et de pratiquer le troisième aspect de l’attention, la « manifestation » ; cet aspect induit et développe les deux autres. La manifestation essentielle de l’attention c’est la confrontation : elle place l’esprit face à face avec l’objet.

    Face à Face avec l’Objet

    Imaginons que vous vous promeniez sur une route et que vous vous trouviez à un moment face à face avec un voyageur venant en sens inverse. C’est de cette façon qu’en méditation l’esprit doit rencontrer l’objet. La véritable attention ne peut surgir que s’il y a confrontation directe avec un objet.
    On dit que le visage de l’homme trahit son caractère. Si vous voulez évaluer la personne qui est en face de vous, vous observez très attentivement son visage pour faire une première estimation. Mais si votre observation est superficielle, que vous êtes distrait par d’autres parties du corps, vous ne pourrez pas vous faire une idée très précise de cette personne.
    En méditation, il faudra observer l’objet avec autant de soin si pas plus. Ce n’est qu’en regardant l’objet avec beaucoup de précision que vous pourrez comprendre sa véritable nature. Lorsque vous observez un visage, vous commencez par vous faire une rapide idée de son aspect général. Un second examen, plus attentif va vous révéler les détails – par exemple les sourcils, les yeux et les lèvres. Vous commencez par observer le visage globalement, mais vous ne percevrez les détails que plus tard.
    De la même façon, lorsque vous observez les mouvements de soulèvement et d’abaissement de l’abdomen, vous commencez par observer ces deux processus de façon générale. Vous placez votre esprit face à face avec le soulèvement et l’abaissement. Lorsque vous serez devenu habile, vous pourrez constater que votre attention s’est affinée. Les détails vont vous apparaître tout naturellement, sans effort. Vous observerez des diverses sensations qui se manifestent à l’intérieur de ces mouvements de soulèvement et d’abaissement : tensions, pressions, chaleur, froid, mouvement…
    Si le yogi persévère dans son effort et qu’il place chaque fois son esprit en confrontation directe avec les objets, les résultats vont commencer à se manifester. Sati sera activée et va se fixer fermement sur l’objet d’observation. Il n’y aura pas d’omission. Les objets n’échapperont pas à l’attention. Ils ne disparaîtront pas, ils ne passeront pas inaperçus, l’esprit pourra les attraper. Les kilesas ne pourront pas franchir cette solide barrière. S’il maintient son attention pendant un certain temps, le méditant pourra constater qu’en l’absence de kilesas, l’esprit est très pur. La protection contre les kilesas est un autre aspect de la manifestation de l’attention. Lorsque sati est activée de façon constante et répétée, la sagesse se manifeste. Il y a vision pénétrante de la véritable nature du corps et de l’esprit. Le yogi expérimente par lui-même les choses telles qu’elles sont réellement ; sa compréhension ne se limite pas aux mouvements de soulèvement et d’abaissement ; il réalise également les caractéristiques individuelles de tous les phénomènes physiques et mentaux qui se manifestent à l’intérieur de lui.

    Voir les quatre Nobles Vérités

    Il se peut que le méditant réussisse à voir directement par lui-même que tous les phénomènes physiques et mentaux partagent la même caractéristique de souffrance. Lorsque ceci se produit, on dit que ce méditant a vu la première noble vérité.
    Lorsque la Première Noble Vérité est vue, les trois autres le sont également. C’est ce que les écritures nous disent et nous pourrons le vérifier par notre propre expérience. A cause de l’attention à tous les phénomènes physiques ou mentaux au moment précis où ils se manifestent, le désir n’apparaît pas. Abandonner le désir, c’est réaliser le Seconde Noble Vérité. Le désir est la racine de la souffrance ;s’il est absent, la souffrance n’apparaît pas. C’est la Troisième Noble Vérité qui sera réalisée de façon complète lorsque l’ignorance et les autres kilesas auront disparu et cessé d’exister. Ceci se produit par à-coups, chaque fois qu’il y a attention et sagesse. Voir la Quatrième Noble Vérité c’est cultiver les facteurs de l’Octuple Sentier ; à chaque moment d’attention, ces huit facteurs sont automatiquement développés. Nous en discuterons plus en détail au chapitre « Calèche pour Nibb_na ».
    On peut donc dire qu’à un premier niveau, les Quatre Nobles Vérités sont vues par le méditant chaque fois qu’il y a attention et sagesse. Ceci nous ramène aux deux définitions du mot bojjhanga . L’attention est l’aspect de la conscience qui expérimente la véritable nature de la réalité ; elle participe à l’expérience de l’illumination. Elle est présente dans l’esprit de celui qui réalise les Quatre Nobles Vérités. C’est pourquoi elle est appelée un facteur d’illumination, un bojjhanga.

    L’Attention est la Cause pour l’Attention

    La première cause pour l’attention n’est rien d’autre que l’attention elle-même. Bien sûr, il y a une différence entre l’attention encore faible qui caractérise la pratique à ses débuts et celle des stades avancés qui est développée au point de devenir la cause pour l’illumination. Le développement de sati est en réalité une affaire de rythme ; un moment d’attention amène le suivant.

    Quatre méthodes Supplémentaires pour Développer l’Attention

    Les commentateurs décrivent quatre facteurs supplémentaires susceptibles de développer et de renforcer l’attention au point qu’elle mérite le titre de bojjhanga.

    1) L’attention et la claire compréhension.
    Il y a tout d’abord sati sampajañña , ce qui est généralement traduit par « attention et claire compréhension ». Dans ce contexte, sati c’est l’attention qui est activée pendant la méditation assise formelle, lorsque le méditant observe l’objet primaire ainsi que les autres phénomènes. Sampajañña, la claire compréhension, est une attention plus générale qui porte sur toutes les activités qu’on est amené à faire au cours de la journée, comme marcher, s’étirer, se pencher, se tourner, diriger le regard, etc …

    2) Éviter la compagnie des gens inattentifs.
    Ne pas s’associer avec des personnes inattentives est la deuxième façon de développer l’attention en tant que facteur d’illumination. Vous faites des efforts pour être attentif et vous rencontrez une personne dissipée qui vous entraîne dans une discussion sans fin, vous pouvez imaginer à quelle vitesse votre attention va se perdre.

    3) Choisir des amis attentifs.
    La troisième façon de cultiver l’attention consiste à s’associer à des personnes vigilantes. Ces gens seront une source d’inspiration très féconde. Si vous passez quelque temps avec eux, dans un environnement où sati est appréciée, vous pourrez vous développer et approfondir votre propre attention.

    4) Incliner l’esprit vers l’attention.
    Penser constamment à activer l’attention est la quatrième méthode. Ceci veut dire que l’attention doit devenir la préoccupation première, l’esprit devra rester sur le qui-vive dans toutes les situations. Cette approche est très importante, elle va amener une disposition à la vigilance, à la présence à soi. Vous essayez dans la mesure du possible de vous abstenir des activités qui ne sont pas propices au développement de l’attention. Et comme vous le savez probablement, il y en a tout un assortiment.
    En tant que yogi vous n’avez qu’un seul devoir, c’est d’être conscient de tout ce qui se passe à chaque instant. Dans une retraite intensive, cela veut dire que vous devrez renoncer aux activités sociales, vous devrez renoncer à écrire ou à lire, même s’il s’agit des écritures ; au moment où vous mangerez, vous devrez faire très attention de ne pas tomber dans votre schéma habituel ; il faudra toujours considérer le moment et l’endroit où vous prenez vos repas, de même que la quantité de nourriture que vous vous apprêtez à manger. Contentez-vous de ce qui est nécessaire. Évitez d’entretenir des comportements inutiles.

    Par le Vénérable U_Pandita (disciple de Mahasi Sayadaw)
Sati par le Vénérable Gunaratana

  • l’Attention (Sati)

    L’Attention (mindfulness en anglais) est une façon de traduire le mot pali Sali. Sati est une activité. Qu’est-ce donc exactement ? Il n’est pas possible de donner une réponse précise, du moins pas avec des mots. Les mots sont conçus par les niveaux symboliques du mental et ils décrivent des réalités avec lesquelles la pensée symbolique est en rapport. Sati (Attention) est présymbolique. Elle n’est pas tributaire de la logique. Néanmoins, il est possible d’en faire l’expérience – assez facilement – et elle peut être décrite, à condition que vous vous souveniez que les mots ne sont que les doigts qui pointent en direction de la lune. Ils ne sont pas la lune elle même. L’expérience réelle se trouve au-delà des mots et au-dessus des symboles. L’Attention pourrait être décrite par des termes complètement différents de ceux qui vont être utilisés et chaque description pourrait être néanmoins correcte.

    L’Attention est un processus subtil que vous utilisez en ce moment même. Le fait que ce processus se trouve au-dessus et au-delà des mots ne le rend pas irréel – c’est tout le contraire. L’Attention est la réalité qui donne naissance aux mots – les mots qui s’ensuivent ne sont qu’un pâle reflet de cette réalité. Aussi est-il important de comprendre que tout ce qui est exprimé à présent n’est qu’analogique. Le sens n’en sera pas parfait. Le fait lui-même sera toujours au-delà du discours. Mais vous pouvez en faire l’expérience. La technique de méditation exposée par le Bouddha il y a vingt-cinq siècles constitue un ensemble d’activités mentales dont le but est d’expérimenter un état d’Attention ininterrompu.

    Au moment même où vous devenez conscient de quelque chose existe un fugitif instant de pure conscience, juste avant que vous conceptualisiez, avant que vous identifiiez. C’est une phase d’Attention. Ordinairement, elle est très courte – un flash d’une fraction de seconde, au moment même où vous focalisez les yeux sur l’objet, où vous portez votre esprit vers lui, avant de l’objectiver, avant de le cerner mentalement et de le séparer du reste de l’existence. Cela arrive juste avant que vous ne commenciez à y penser, avant que votre mental ne dise : « Oh! c’est un chien. » Ce moment fluide, de pure conscience, à la focalisation douce, est l’Attention. Dans le bref éclair de cet « instant-mental » vous faites l’expérience d’une chose en tant que nonchose. Vous expérimentez un instant fluide et doux d’expérience pure, faisant partie de l’ensemble de la réalité, non séparé. L’Attention ressemble beaucoup à la vision périphérique, comparée à la dure mise au point de la vision centrale ou normale. Pourtant, cet instant de douce conscience, non

    focalisée, contient une sorte de savoir très profond, qui est perdu dès que vous concentrez votre esprit et que vous objectivez l’objet en tant qu’objet. Dans le fonctionnement ordinaire de la conscience, la phase d’Attention est si fugitive qu’elle n’est pas observable. Nous avons pris l’habitude de gaspiller notre attention sur toutes les phases suivantes, nous concentrant sur la perception, en développant la compréhension, la conceptualisant, et plus que tout, nous investissant dans une longue chaîne de pensées symboliques. Le moment original d’Attention est rapidement dépassé. Le but de Vipassana est de nous entraîner à prolonger cet instant de conscience sans ego.

    Quand l’Attention est prolongée en utilisant les techniques appropriées, vous découvrez la profondeur de cette expérience et elle change votre entière vision de l’univers. Mais cet état de perception doit être appris et il est nécessaire d’effectuer une pratique régulière. Une fois la technique acquise, vous découvrez que l’Attention présente de nombreux aspects intéressants.

    Caractéristiques de l’Attention

    L’Attention est pensée-miroir. Elle reflète seulement ce qui se passe dans l’instant présent, exactement de la manière dont cela se passe. Il n’y a aucune déformation.

    L’Attention est observation sans jugement. C’est la capacité mentale d’observer sans critiquer. Avec cette capacité, les choses sont vues sans condamnation ni jugement. Rien ne surprend. Un intérêt équilibré est pris dans les choses, exactement telles qu’elles sont dans leur état naturel. Il n’y a ni décision ni jugement. Simplement observation. Il nous est psychologiquement impossible d’observer objectivement ce qui se passe en nous si nous n’acceptons pas en même temps nos divers états mentaux. C’est particulièrement vrai pour les états déplaisants. Pour observer notre peur, il faut accepter le fait d’avoir peur. Nous ne pouvons pas observer notre propre dépression sans l’accepter complètement. Il en est de même pour l’irritation et l’agitation, la frustration et tous les autres états émotionnels inconfortables. Nous ne pouvons pas examiner quelque chose complètement si, en même temps, nous sommes en train de rejeter son existence. Quelle que soit l’expérience que nous puissions avoir, l’Attention l’accepte tout simplement. Il s’agit d’un événement de la vie, d’une autre chose dont il faut être conscient. Aucun orgueil, aucune honte, rien de personnel enjeu – ce qui est là est là.

    L’Attention est vigilance impartiale. Elle ne prend pas parti. Elle n’est pas prisonnière de ce qui est perçu. Elle perçoit seulement. L’Attention ne s’engoue pas de bons états mentaux ni ne cherche à contourner les mauvais. Il n’y a pas de désir de prolonger ceux qui sont plaisants ni de faire disparaître ceux qui sont déplaisants. L’Attention considère chaque expérience comme équivalente, toutes les pensées comme équivalentes, tous les sentiments comme égaux. Rien n’est supprimé. Rien n’est réprimé. L’Attention ne fait pas de favoritisme.

    L’Attention est conscience non conceptuelle. Un autre terme pour Sati est « attention pure ». Ce n’est pas de la pensée. Sati ne se soucie ni de pensées ni de concepts. Sati n’est pas engluée dans des idées, des opinions ou des souvenirs. Simplement, elle voit. L’Attention enregise”e les expériences, mais ne les compare pas. Elle ne les étiquette pas, ne les classe pas. Elle observe simplement chaque chose comme si cela se produisait pour la première fois. Ce n’est pas de l’analyse, qui est fondée sur la réflexion et la mémoire. C’est l’expérience directe et immédiate de tout ce qui arrive, sans l’intermédiaire de la pensée. L’Attention se situe avant la pensée dans le processus de la perception.

    L’Attention est conscience dans l’instant. Elle se produit dans l’ici et maintenant. C’est l’observation de ce qui arrive exactement dans l’instant. Elle demeure àjamais dans le présent, surgissant perpétuellement sur la crête de la vague ininterrompue du temps qui passe. Si vous vous souvenez de votre vieux maître d’école, il s’agit de mémoire. Quand vous devenez conscient que vous êtes en train de vous souvenir de votre vieux maître d’école, c’est l’Attention. Si ensuite vous conceptualisez la chose et vous dites en vous-même: « Oh ! je suis en train de me souvenir », c’est penser.

    L’Attention est vigilance sans ego. Elle se produit sans référence au moi. L’Attention voit tous les
    phénomènes sans mise enjeu de concepts tels que « moi, « mon », ou « mien ». Par exemple, supposons qu’il y ait une douleur dans votre jambe gauche. La conscience ordinaire dira «J’ai mal à la jambe ». En utilisant l’Attention, la sensation sera simplement notée en tant que sensation. Le concept supplémentaire «je » ne sera pas ajouté. L’Attention nous stoppe dans l’adjonction ou la soustraction de quoi que ce soit à la sensation. On ne valorise rien. On n’insiste sur rien. On observe simplement.

    L’Attention, est conscience sans objet. Avec elle on ne s’efforce pas d’atteindre des résultats. On ne cherche pas à accomplir quoi que ce soit. Lorsqu’on est Attentif, on a l’expérience de la réalité dans le présent quelle que soit la forme qu’elle prenne. Il n’y a rien à accomplir. Il n’y a que l’observation.

    L’Attention est conscience du changement. C’est observer le flux changeant de l’expérience. C’est observer les choses en train de se modifier. C’est voir la naissance, la croissance, la maturité de tous les phénomènes. Observer leur désintégration et leur mort. Observer les phénomènes, physiques, mentaux et émotionnels – tout ce qui est présent – à mesure de leur production dans le mental. L’Attention est observation de la nature fondamentale de chaque phénomène passager. C’est voir comment il nous fait nous sentir et comment nous y réagissons. C’est observer comment les autres sont affectés. Avec l’Attention, nous sommes un observateur sans parti pris, dont le seul travail est de suivre le déroulement du film constamment changeant de l’univers intérieur. Veuillez bien noter ce point. L’Attention observe l’univers intérieur. Le méditant qui développe l’Attention n’est pas concerné par l’univers extérieur. Il est là, mais dans la méditation son terrain d’étude est sa propre expérience, ses pensées, ses sensations, ses émotions, ses perceptions. Dans la méditation, nous sommes notre propre laboratoire. L’univers intérieur possède un fonds énorme d’informations concernant la réflexion du monde extérieur et beaucoup plus. L’examen de ces éléments conduit à la libération totale.

    L’Attention est observation « participative ». Le méditant est à la fois, et dans le même temps, participant et observateur. Alors qu’il observe ses propres émotions ou ses propres sensations physiques, il les ressent. L’Attention n’est pas une conscience intellectuelle, mais simplement de la conscience. La métaphore de la pensée-miroir se termine ici. L’Attention est objective, mais elle n’est ni froide ni insensible. C’est l’expérience éveillée de la vie, une vigilante participation au processus actif de la vie.

    L’Attention est un phénomène extrêmement difficile à définir en mots – non qu’il soit complexe, mais au contraire parce qu’il est trop simple et trop ouvert. Le même problème apparaît dans tous les domaines de l’expérience humaine. Le plus fondamental est toujours le plus difficile à définir. En physique, par exemple, les fonctions que l’on a le plus de mal à décrire sont les fonctions de bas – celles qui traitent des réalités de la mécanique des quanta. L’Attention est une fonction pré-symbolique. Vous pouvez jouer toute la journée avec des symboles et vous n’arriverez jamais à la cerner complètement. Nous ne pourrons jamais exprimer complètement ce qu’elle est. Mais nous pouvons dire à quoi elle sert.

    Trois activités fondamentales

    Il y a trois activités fondamentales de l’Attention, qui peuvent être utilisées comme des définitions fonctionnelles du terme.

    1. L Attention nous rappelle ce que nous devons faire.

    2. L’Attention voit les choses telles qu’elles sont réellement.

    3. L Attention voit la nature profonde de tous les phénomènes.

    Examinons ces définitions en détail.

    1. L’Attention nous rappelle ce que nous devons faire.

    Dans la méditation vous portez votre attention sur un objet. Lorsque votre mental s’égare de ce point de focalisation, c’est l’Attention qui vous rappelle qu’il est en train de s’égarer et ce que vous devez faire. C’est l’Attention qui le ramène sur l’objet de méditation. Tout cela instantanément et sans dialogue intérieur. L’Attention n’est pas penser. La pratique répétée établit cette fonction sous forme d’une habitude mentale qui se poursuit dans toute votre vie. Un méditant sérieux accorde continuellement une attention pure à ce qui se passe à l’intérieur de lui, du matin au soir, qu’il soit assis en méditation ou non. Il s’agit là d’un idéal élevé pouvant demander, pour être atteint, plusieurs années de travail, ou même plusieurs dizaines d’années. L’habitude de rester englué dans nos pensées est si ancienne qu’elle résistera avec la plus grande ténacité. La seule manière d’en sortir est d’être tout aussi tenace dans la pratique constante de l’Attention. Quand’ elle est présente, vous remarquerez que vous êtes pris dans vos schémas de pensée. Et le fait même de le remarquer vous permet de prendre du recul par rapport aux chaînes de pensées et de vous en libérer. L’Attention tourne alors votre attention sur son juste objet. Si vous êtes en période de méditation formelle, la concentration revient sur l’objet de méditation, sinon il s’agit d’une simple application de l’attention pure, c’est-à-dire le fait de remarquer simplement ce qui apparaît sans s’en mêler: « Ah, ceci apparait… et maintenant ceci, et maintenant ceci… et maintenant… »

    L’Attention est à la fois et en même temps l’attention pure elle-même et la fonction qui nous rappelle de l’utiliser, si nous avons cessé de le faire. Attention pure égale observer. Elle se rétablit par le fait de se rendre compte de son absence. Aussitôt que vous remarquez que vous n’avez pas remarqué, par définition vous êtes en train de remarquer et vous avez donc recommencé à l’utiliser.
    L’Attention crée dans la conscience sa propre sensation. Elle possède une saveur – légère, claire, énergique. La pensée consciente par comparaison est lourde, pesante. Mais, une fois encore, il ne s’agit ici que de mots. Votre propre pratique vous montrera la différence. Vous utiliserez alors probablement vos propres termes et ceux que nous utilisons en ce moment deviendront superflus. Souvenez-vous que la pratique est la seule chose qui compte.

    2. L’Attention voit les choses telles qu’elles sont réellement.

    Elle n’ajoute rien à la perception et n’en soustrait rien. Elle ne déforme rien. C’est de l’attention pure et elle regarde simplement tout ce qui apparaît. La pensée consciente recouvre notre expérience, nous charge de concepts et d’idées, nous immerge dans un vortex bouillonnant de plans et d’inquiétudes, de peurs et d’imaginations. Quand l’Attention est là, vous ne jouez pas à ce jeu. Vous remarquez simplement avec exactitude ce qui apparaît dans l’esprit, puis vous remarquez ce qui vient après: « Ah, ceci… ceci… et maintenant ceci. » C’est vraiment très simple.

    3. L’Attention voit la nature profonde de tous les phénomènes.

    L’Attention, et elle seule, peut percevoir les trois caractéristiques primordiales que le bouddhisme enseigne comme étant les vérités les plus profondes de l’existence. En pali, elles sont dénommées Anicca (impermanence), Dukkha (insatisfaction) et Anatta (absence d’entité permanente, non changeante, que nous appelons moi ou soi). Ces vérités ne sont pas présentées, dans l’enseignement bouddhiste, sous forme de vérités dogmatiques auxquelles il y a lieu de croire aveuglément. Les bouddhistes considèrent qu’elles sont universelles et évidentes en elles-mêmes, pour toute personne qui prend la peine de conduire sa recherche de la bonne manière. L’Attention constitue la méthode d’investigation. Seule, elle possède le pouvoir de révéler le niveau le plus profond de la réalité pouvant être perçu par l’observation humaine. A ce niveau d’examen, on voit ce qui suit: a) toutes les choses conditionnées sont de manière inhérente transitoires ; b) toute chose faisant partie du monde est, en fin de compte, insatisfaisante; c) il n’existe en réalité aucune entité permanente. Il ne s’agit que de processus.

    L’Attention fonctionne comme un microscope à électrons, c’est-à-dire qu’elle opère à un niveau si profond qu’il est véritablement possible de voir directement ces réalités qui sont, au mieux, des constructions théoriques et hypothétiques pour la pensée consciente. L’Attention voit réellement le caractère impermanent de chaque perception. Elle voit la nature transitoire et changeante de tout ce qui est perçu. Elle voit la nature intrinsèquement insatisfaisante de toutes les choses conditionnées. Elle voit qu’il n’y a aucun sens à s’attacher à l’une quelconque de ces représentations éphémères. La paix et le bonheur ne peuvent être trouvés de cette
    façon. Et finalement, l’Attention voit l’absence de soi inhérente à tout phénomène. Elle voit la façon dont nous avons arbitrairement sélectionné un certain ensemble de perceptions, comment nous les avons isolées du reste du flux puissant de l’expérience et conceptualisées sous forme d’entités séparées et durables. L’Attention voit véritablement ces choses. Elle n’y pense pas, elle les voit directement.

    Lorsqu’elle est pleinement développée, l’Attention voit ces trois attributs de l’existence directement, instantanément, et sans intervention sur le plan de la pensée consciente. En fait, même les attributs que nous venons de traiter sont intrinsèquement arbitraires. Ils n’existent pas réellement en tant qu’éléments séparés. Ils sont purement le résultat de notre effort pour traduire ce processus fondamentalement simple, appelé Attention, et pour l’exprimer dans le langage symbolique, pesant et par nature inadéquat du niveau conscient. L’Attention est un processus, mais elle ne se déroule pas par étapes. Elle est holistique et se produit de manière unitaire. Vous remarquez votre propre manque d’Attention et ce fait est en lui-même un effet de l’Attention – et cette Attention est de l’attention pure – et l’attention pure consiste à remarquer les choses purement comme elles sont, sans distorsion – et la manière dont elles sont est anicca, dukkha et anatta (impermanentes, insatisfaisantes et sans soi). Le tout se produit en quelques instants mentaux. Cependant, cela ne signifie pas que vous parviendrez instantanément à la Libération (liberté vis-à-vis de toutes les faiblesses humaines) à la suite de votre premier moment intégrer ces éléments dans votre vie consciente est un autre processus complet. Et apprendre à prolonger cet état d’Attention en est encore un autre. Mais il s’agit de choses heureuses et qui valent bien les efforts qu’elles requièrent.

    Attention (Sati) et Vision Intérieure (Vipassana)

    L’Attention est le centre de la méditation Vipassana et la clef de tout le processus. C’est à la fois le but de cette méditation et le moyen pour l’atteindre. Vous arrivez à l’Attention en étant toujours plus Attentif. Un autre mot pali traduit par Attention est Appamada, qui veut dire non-négligence ou absence de folie. Celui qui constamment observe ce qui est réellement en train de se passer dans son mental devient sain d’esprit au plus haut degré.

    Le mot pali Sati comporte également la connotation de se souvenir. Il ne s’agit pas de mémoire au sens d’idées ou d’images du passé, mais plutôt d’une connaissance claire, directe, non verbale de ce qui est et de ce qui n’est pas, de ce qui est correct et de qui ne l’est pas, de ce que nous sommes en train de faire et de la manière de nous y prendre. L’Attention rappelle au méditant d’appliquer son attention au bon objet, au bon moment et d’exercer le niveau d’énergie nécessaire pour ce faire, de manière précise. Quand celui-ci est appliqué correctement, le méditant demeure constamment dans un état de calme et de vigilance. Aussi longtemps que cette condition est maintenue, les états mentaux appelés « empêchements » ou « irritants psychiques » ne peuvent pas apparaître – il n’y a ni avidité, ni aversion, ni désir, ni paresse. Mais nous sommes tous humains et nous nous égarons. Certains d’entre nous sont très humains et s’égarent de manière répétée. Malgré un effort honnête, le méditant laisse son Attention s’échapper de temps à autre et il se retrouve pris dans une regrettable, mais normale, faiblesse humaine. Mais l’Attention remarque ce changement. C’est elle encore qui lui fait se rappeler d’effectuer l’effort nécessaire pour en sortir. Ces dérapages se produisent de manière répétée, encore et encore, mais leur fréquence décroît avec la pratique. Une fois que l’Attention a repoussé ces impuretés mentales, des états plus sains peuvent prendre leur place. L’aversion cède la place à la bienveillance, le désir des sens est remplacé par le détachement. C’est encore l’Attention qui remarque ces changements et qui rappelle au méditant Vipassana de maintenir le degré d’acuité mentale supplémentaire nécessaire pour conserver ces états supérieurs.

    L’Attention rend possible la croissance de la sagesse et de la compassion. En son absence, elles ne peuvent parvenir à maturité. Profondément enfoui dans le mental existe un mécanisme qui accepte ce que le mental trouve beau et agréable et rejette ce qu’il trouve laid et désagréable. Ce mécanisme donne naissance aux états que nous nous entraînons à éviter – convoitise, désir sexuel, haine, aversion et jalousie. Nous choisissons de les éviter, non parce qu’ils sont « le mal » au sens ordinaire du terme, mais parce qu’ils sont compulsifs, parce qu’ils s’emparent du mental et capturent complètement l’attention, car ils « tournent en rond » en des cercles de pensée étroits, et nous ferment à la réalité vivante.

    Ces empêchements ne peuvent apparaître lorsque l’Attention est présente. Elle est attention à la réalité dans le présent, et directement antinomique de l’état mental confus qui les caractérise. En tant que méditant, c’est seulement lorsque nous laissons l’Attention s’échapper que les mécanismes profonds du mental prennent le contrôle – convoitant, s’attachant et repoussant. Alors, la résistance émerge et obscurcit la conscience pure. Nous ne nous rendons pas compte que le changement est en train de se produire, car nous sommes trop occupés par une pensée de vengeance, de convoitise ou autre. Mais, alors qu’une personne non entrainée demeure indéfiniment dans cet état, un méditant confirmé prend bientôt conscience de ce qui se passe. C’est l’Attention qui remarque le changement, qui se souvient de la pratique effectuée et qui focalise notre attention pour que la confusion se dissipe. Et c’est l’Attention qui cherche à se maintenir indéfiniment de sorte que la résistance ne puisse plus apparaître. Ainsi est-elle l’antidote spécifique des empêchements, à la fois la mesure préventive et le remède.

    Pleinement développée, l’Attention est un état de non-attachement intégral, d’absence totale de dépendance vis-à-vis de toute chose au monde. Si nous pouvons la maintenir, aucun autre moyen ou outil n’est nécessaire pour demeurer libre des obstructions et pour atteindre la libération des faiblesses humaines. Conscience non superficielle, elle voit les choses en profondeur, loin en deçà du niveau des concepts et des opinions. Elle mène à une totale certitude, à une complète absence de confusion. Elle devient sans failles, ne faiblit jamais et ne se détourne jamais.

    Cette pure conscience immaculée, investigatrice, non seulement tient les empêchements mentaux à l’écart, mais elle met à nu leurs mécanismes mêmes et les détruit. L’Attention neutralise les souillures du mental. Il devient sans tache et invulnérable, complètement non affecté par les hauts et les bas de l’existence.

    Attention et concentration

    Vipassana correspond à un acte d’équilibre mental. Vous allez développer deux qualités distinctes: l’Attention et la concentration. Idéalement, les deux marchent ensemble et font équipe. Elles fonctionnent en tandem, pourrait-on dire. Il est donc important de les cultiver côte à côte et de façon équilibrée. Si l’un des deux facteurs est renforcé au détriment de l’autre, l’équilibre est rompu et la méditation impossible.

    Concentration et Attention sont des fonctions clairement différentes. Chacune a son rôle à jouer et leur rapport est précis et délicat. Souvent, la concentration est appelée fixation du mental sur un objet unique. Elle consiste à forcer le mental à demeurer sur un point fixe. Veuillez noter le mot forcer. Il s’agit bien de quelque chose de forcé. C’est par la force qu’elle est développée, par le pur pouvoir de la volonté. Une fois développée, elle conserve quelque chose de ce caractère forcé. En revanche, l’Attention est une fonction délicate qui conduit à des sensibilités raffinées. Toutes deux sont associées dans la tâche de la méditation. L’Attention est la fonction sensible ce qui remarque les choses. La concentration fournit la force. Elle conserve l’attention sur l’objet unique. Idéalement, l’Attention sélectionne le sujet de l’attention et remarque lorsqu’elle s’échappe. La concentration effectue le travail concret pour stabiliser l’attention sur l’objet choisi. Si l’une des deux est faible, la méditation se défait.

    La concentration véritable, faculté du mental de se focaliser sur un seul objet à la fois et sans interruption, est saine, c’est-à-dire libre de convoitise, d’aversion ou d’illusion. Une saisie malsaine d’un objet unique est naturellement possible, mais elle ne mène pas à la libération. Vous pouvez, par exemple, être très concentré sur un seul objet en état de lubricité. Cela ne vous mène nulle part. Une concentration ininterrompue sur quelque chose que vous haïssez n’aide en rien. Généralement, ce type de concentration est de courte durée quand bien même elle serait atteinte -tout spécialement dans le cas où elle serait utilisée pour faire du mal aux autres. La concentration véritable est libre de telles souillures. C’est un état où le mental est rassemblé, ce qui lui fait gagner en pouvoir et en intensité. L’analogie avec une loupe peut être utile. Lorsque les rayons parallèles du soleil tombent sur une feuille de papier, ils ne feront rien de plus qu’élever sa température. Mais si la même quantité de lumière, concentrée au moyen d’une loupe, tombe en un seul point de la feuille de papier, celle-ci s’enflamme. La concentration joue le rôle de la loupe. Elle produit l’intensité nécessaire pour voir dans les couches profondes du mental. L’Attention choisit l’objet sur lequel la loupe va se focaliser et regarde à travers elle pour étudier ce dont fi s’agit.

    La concentration est à considérer comme un outil. Comme tout outil, elle peut être utilisée pour le bien ou pour le mal Un couteau aiguisé peut servir à sculpter de superbes figurines ou à blesser quelqu’un. Tout dépend de celui qui l’utilise. B en est de même pour la concentration. Correctement employée, elle servira sur le chemin de la Libération. Mais elle peut aussi être mise au service de l’ego.,/Élle peut opérer dans le contexte du succès et de la rivalité, pour dominer les autres, et servir l’égoïsme. Seule, elle ne donne pas une vraie perspective de soi. Elle ne jette pas la lumière sur le problème fondamental de l’égoïsme et sur la nature de la souffrance. Bien qu’elle puisse être utilisée pour creuser profondément dans les états psychologiques, elle ne permet pas de comprendre les forces de l’égoïsme. Seule l’Attention peut le faire. Si elle n’est pas là pour regarder à travers la loupe, pour voir ce qui a été découvert, alors tout est inutile. Seule l’Attention comprend. Seule elle mène à la sagesse. Quant à la concentration, elle possède d’autres limitations.

    Certaines conditions spécifiques sont nécessaires pour qu’une concentration réellement profonde puisse se développer. Les bouddhistes se donnent beaucoup de mal pour construire des monastères. Leur utilité principale est d’offrir un environnement physique libre de distractions afin qu’il soit possible de cultiver cette capacité. Pas de bruit, pas d’interruptions. Tout aussi importante est la création d’un environnement sans distractions émotionnelles. Le développement de la concentration sera bloqué par la présence des cinq empêchements: avidité pour les plaisirs sensuels, haine, léthargie mentale, agitation et indécision. Nous les avons examinés en détail au chapitre « Traiter les distractions Il », p. 185.

    Un monastère constitue un environnement contrôlé où ces « bruits » émotionnels sont maintenus au minimum. Aucun membre de sexe opposé n’est admis à y vivre. Il y a donc beaucoup moins d’occasions pour que se manifeste le désir sexuel. Aucune possession n’étant autorisée, il n’y a pas de conflits sur la propriété des choses et beaucoup moins d’occasions pour que la convoitise et l’avidité se manifestent. Mais il faut aussi mentionner un autre obstacle à la concentration. Quand celle-ci est vraiment profonde, vous vous retrouvez absorbé dans son objet au point d’oublier tout le reste. Par exemple, votre corps, votre identité et tout ce qui vous entoure. Ici encore, le monastère est une institution très pratique. Il est bon de savoir qu’il y a quelqu’un pour prendre soin de vous, pour s’occuper de tous les aspects ordinaires de l’existence, tels que la nourriture et la sécurité physique. Sans une telle assurance, on hésite à approfondir sa concentration autant qu’on le pourrait.

    L’Attention, en revanche, est libre de tous ces inconvénients. Elle ne dépend d’aucune circonstance particulière, physique ou autre. C’est un pur facteur d’observation. Elle est libre de remarquer quoi que ce soit qui apparaisse – le désir sexuel, la haine, le bruit. Elle n’est limitée par aucune condition. jusqu’à un certain point, elle existe dans chaque moment, dans chaque circonstance. Elle n’a pas d’objet de focalisation fixe : elle observe le changement. Elle possède aussi un nombre illimité d’objets d’attention et remarque tout ce qui traverse le mental, sans s’occuper de classer les choses dans une catégorie ou une autre. Les distractions et les interruptions sont observées avec la même dose d’attention que l’objet formel de méditation. Dans un état de pure Attention, votre attention flotte simplement avec tous les changements qui se produisent dans le mental. « Changement, changement, changement. maintenant ceci, et ceci, et ceci… »

    Vous ne pouvez pas développer l’Attention par la force. Le pouvoir de la volonté, mâchoires serrées, ne vous fera aucun bien. Pis, il empêchera la progression. L’attention ne peut pas être cultivée par la lutte. Elle se développe par le lâcher-prise, en vous installant simplement dans l’instant et en vous autorisant à être confortable avec tout ce dont vous faites l’expérience. Cela ne veut pas dire qu’elle se produise toute seule. Loin de là. L’énergie est nécessaire. L’effort est nécessaire. Mais cet effort est différent de la force. L’Attention est développée par un effort modéré, par l’effort sans effort. Le méditant la développe en se rappelant constamment avec gentillesse qu’il lui faut maintenir son attention à tout ce qui se produit dans l’instant présent. La persévérance et un toucher en douceur sont le secret. L’Attention est cultivée en prenant constamment du recul vers un état d’éveil attentif, doucement, doucement, doucement.

    De plus l’Attention ne peut être utilisée d’une quelconque manière égoïste. C’est une vigilance non égoïste. Il n’y a pas de « moi » dans un état d’Attention pure. Par suite, il n’y a pas de «je » pour être égoïste. C’est au contraire l’Attention qui vous donne une perspective réelle sur vous-même. Elle vous permet d’effectuer le pas mental en arrière crucial, permettant de voir vos désirs et aversions, et de dire: « Ah, c’est ainsi que je suis vraiment. »

    En état d’Attention, vous vous voyez exactement comme vous êtes. Vous voyez votre propre conduite égoïste. Vous voyez votre propre souffrance. Vous voyez de quelle façon vous créez cette souffrance. Vous voyez comment vous blessez les autres. Vous passez directement à travers l’écran des mensonges que vous vous racontez et voyez ce qui est vraiment présent. L’Attention conduit à la Sagesse.

    L’Attention ne cherche pas à accomplir quelque chose. Elle regarde simplement. Par conséquent, désir et aversion n’entrent pas en compte. La rivalité et le combat pour la réussite n’ont aucune place. L’Attention ne poursuit aucun but. Elle Voit juste ce qui est déjà là.

    L’Attention est une fonction plus vaste que la concentration. C’est une faculté qui embrasse tout. La concentration fonctionne par exclusion: elle se fixe sur un objet et ignore le reste. L’Attention fonctionne par inclusion. Elle prend du recul par rapport au foyer d’attention et observe avec un champ large, remarquant avec rapidité tout éloignement pouvant se produire. Si vous avez fixé le mental sur une pierre, la concentration ne verra que la pierre. L’Attention prendra du recul par rapport à ce processus, sera consciente de la pierre, consciente de la concentration dirigée sur la pierre, consciente de l’intensité de la focalisation et instantanément consciente du changement d’objet de l’attention, si celle-ci vient à être distraite. C’est FA& tention qui remarquer-a que la distinction a eu lieu, et qui dirigera de nouveau l’attention sur la pierre. Aussi l’Attention est-elle plus difficile à cultiver que la concentration, car son champ d’application est plus large. La concentration focalise l’esprit, un peu comme un rayon laser. Elle possède le pouvoir de se frayer un chemin profond dans le mental et d’illuminer ce qui s’y trouve. Mais elle ne comprend pas ce qu’elle perçoit. L’Attention possède la capacité d’examiner les mécanismes de l’égoïsme et de comprendre ce qu’elle voit. Elle peut pénétrer le mystère de la souffrance et le mécanisme de l’inconfort. Elle peut vous rendre libre.

    Cependant, il y a une autre pierre d’achoppement. L’Attention ne réagit pas à ce qu’elle voit. Elle voit simplement et comprend. Elle est l’essence de la patience. Par conséquent, ce que vous voyez quoi que ce soit, doit être accepté, reconnu et observé impartialement. Ce n’est pas facile, mais c’est absolument nécessaire. Nous sommes ignorants, égoïstes, avides et fanfarons. Nous convoitons et mentons. Ce sont des faits. L’Attention implique de voir ces faits et d’être patients avec nous-mêmes, de nous accepter comme nous sommes. Cela va à l’encontre de nos idées. Nous ne voulons pas accepter. Nous voulons nier les faits, ou les changer ou les justifier. Mais l’acceptation est l’essence de l’Attention. Si nous voulons grandir en Attention, nous devons accepter ce qu’elle trouve. Cela peut être de l’ennui, de l’irritation, de la peur, de la faiblesse, de la gaucherie, des défauts. Quoi que ce soit, c’est ainsi que nous sommes. C’est la réalité.

    Si vous voulez progresser en Attention, l’acceptation patiente est la seule route. Il existe une seule façon de la faire croître : par sa pratique continue, simplement en essayant d’être Attentif et cela veut dire patient. Le processus ne peut être forcé et il ne peut être accéléré. Il s’effectue à son propre rythme.

    Concentration et Attention marchent la main dans la main. L’Attention dirige le pouvoir de la concentration. Cette dernière fournit l’énergie grâce à laquelle l’Attention peut pénétrer dans les couches les plus profondes du mental. Leur coopération produit perspicacité et compréhension. Il est nécessaire de les cultiver ensemble dans un rapport équilibré. Un peu plus d’importance est simplement donné à l’Attention, car elle est le centre de la méditation. Les niveaux de concentration les plus profonds ne sont pas véritablement nécessaires pour parvenir à la libération. Mais l’équilibre est essentiel. Une conscience trop large, sans calme pour l’équilibrer, aura pour résultat une hypersensibilité, un peu semblable à ce que produit l’abus de L.S.D. Trop de concentration, sans une dose équivalente d’ouverture, produira le syndrome du « Bouddha de pierre » : le méditant devient si tranquille qu’il reste assis comme une pierre. Ces deux excès sont à éviter.

    Les stades initiaux du développement mental sont particulièrement délicats. Une trop grande insistance sur l’Attention retardera à ce stade le développement de la concentration. Au début, l’une des premières choses qui frappe, comme nous l’avons déjà dit, est l’incroyable intensité de l’activité mentale, que la tradition théravadine surnomme « mental-singe » et dont la tradition tibétaine parle comme d’une « cascade de pensées ». Si, à ce moment, vous accroissez la fonction d’éveil, vous serez conscient de tellement de choses que la concentration sera impossible. Ne vous découragez pas. La solution est simple: au début, placez la plus grande partie de votre effort dans la fixation du mental sur un objet unique. Ramenez constamment l’attention qui vagabonde. Battez-vous autant qu’il le faut. Des instructions complètes sur la manière de faire se trouvent aux chapitres « Que faire de votre mental ? », p. 111 et « Structurer votre méditation », p. 127. Au bout de deux mois, vous aurez développé votre pouvoir de concentration. Mais n’allez pas si loin dans la concentration que vous en arriviez a un état d’hébétude.

    Néanmoins, l’Attention demeure la plus importante des deux composantes. Elle doit être construite aussitôt que vous le pouvez confortablement. Elle procure la fondation requise pour le développement ultérieur de la concentration. Passé le stade initial, la plupart des erreurs dans le domaine de l’équilibre se corrigeront d’elles-mêmes avec le temps. La concentration juste grandira naturellement dans le sillage d’une Attention forte: plus vous développerez l’observation, plus vite vous remarquerez la distraction et plus vite vous vous en retirerez et reviendrez à l’objet formel de méditation. Plus votre pouvoir de concentration grandira, moins il y aura de chances pour que vous vous égariez dans une longue chaîne d’analyse concernant la distraction. Vous la noterez simplement et vous ramènerez votre attention là où elle doit se trouver.

    Ainsi les deux facteurs tendent à s’équilibrer et à poursuivre leur croissance respective de manière tout à fait naturelle. La seule règle, au départ, est de porter votre effort sur la concentration, jusqu’à ce que le phénomène du « mental-singe » se soit un peu calmé. Ensuite, accroissez l’Attention. Si vous vous retrouvez avec une trop forte agitation, revenez à la concentration. Globalement, c’est l’Attention qu’il faut privilégier. C’est elle qui guide votre développement car elle possède la capacité d’être consciente d’elle-même. C’est elle qui vous donnera une perspective sur votre pratique et vous permettra de savoir comment vous progressez. Mais, ne vous en préoccupez pas trop. Il ne s’agit pas d’une course. Personne n’est en compétition avec vous et il n’y a pas de calendrier à respecter.

    L’une des choses les plus difficiles à apprendre est que l’Attention n’est pas dépendante d’un état émotionnel ou mental quelconque. Nous possédons certaines images de la méditation: c’est une activité que des gens tranquilles font dans des endroits paisibles. Mais il ne s’agit que de conditions d’entraînement. Elles sont établies pour favoriser la concentration et pour apprendre l’art de l’Attention. Une fois que vous l’avez appris, vous pouvez vous passer des conditions restrictives de l’apprentissage – et, en fait, vous devez le faire. Vous n’avez pas besoin de marcher à la vitesse d’un escargot pour être Attentif. Vous pouvez l’être tout en effectuant des calculs intensifs ou au milieu d’une mêlée de rugby. Vous pouvez même l’être en plein milieu d’une magistrale colère. L’activité mentale ou physique n’est en aucune manière un obstacle pour l’Attention. Si vous trouvez que votre mental est très actif, alors observez simplement la nature et le degré de cette activité. Il s’agit tout bonnement d’un moment dans le déroulement du film intérieur.

    Par le Vénérable Gunaratana
Source : Portail Dhamma
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