La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Le Bouddhisme Theravāda est la branche la plus ancienne du bouddhisme.
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La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Message non lu par tirru... » jeu. 18 janv. 2018 13:33

La Parole Juste (samma vaca)
Le Bouddha divise la Parole Juste en quatre aspects : s’abstenir de paroles fausses, s’abstenir de paroles médisantes, s’abstenir de paroles dures et s’abstenir de paroles futiles. Comme les conséquences des mots ne sont pas aussi immédiatement évidentes que celles des actes, son importance et son potentiel peuvent être facilement ignorés. Mais une simple réflexion nous permettra de voir que la parole et son alliée, l’écriture, peuvent avoir des conséquences énormes en termes de bien ou de mal. En fait, si pour des êtres comme les animaux qui vivent à un niveau préverbal, l’action physique prédomine, pour les humains, immergés dans la communication verbale, la parole devient prioritaire. Les mots peuvent briser des vies, créer des ennemis, déclencher des guerres, ou bien ils peuvent apporter la sagesse, mettre fin aux divisions et apporter la paix. Cela a toujours été ainsi, pourtant à notre époque, les potentiels positifs et négatifs du langage ont été énormément multipliés par l’extraordinaire augmentation des moyens, de la rapidité et des différents domaines liés à la communication. La capacité verbale et écrite a souvent été considérée comme la marque distinctive de l’espèce humaine. Nous pouvons donc apprécier le besoin de faire de cette compétence un moyen d’aller vers l’excellence plutôt que, comme c’est trop souvent le cas, un signe de la dégradation humaine.

1/ S’abstenir de fausses paroles (musavada veramani)

« La personne évite le mensonge et s’abstient de la parole fausse : elle parle vrai, est engagée dans la vérité, crédible, digne de confiance, elle ne trompe pas autrui. Lors d’une rencontre, parmi des gens, avec des proches, dans la société, ou à la cour du roi, étant appelée et questionnée pour être témoin de ce qu’elle sait, elle répondra, si elle ne sait rien : « Je ne sais rien » et si elle sait, elle répondra : « je sais ». Si elle n’a rien vu, elle répondra : « Je n’ai rien vu » et si elle a vu quelque chose, elle répondra : « J’ai vu ». Ainsi elle ne dira jamais sciemment un mensonge, que ce soit pour son propre avantage, pour l’avantage de quelqu’un d’autre ou pour un quelconque avantage. »

Cette déclaration du Bouddha inclut les deux aspects, positifs et négatifs, du précepte. Le côté négatif, c’est s’abstenir de mentir. Le côté positif, c’est dire la vérité. Le facteur déterminant derrière la transgression est l’intention de tromper. Si quelqu’un dit quelque chose de faux en croyant que c’est vrai, il n’y a pas de transgression du précepte puisqu’il n’y a aucune intention de tromper. Bien que l’intention de tromper soit commune à tous les cas de parole fausse, le mensonge peut apparaître sous différents aspects selon la motivation de base : l’avidité, l’aversion ou l’ignorance. L’avidité comme motivation principale vise à mentir pour obtenir des avantages personnels ou des avantages pour nos proches – biens matériels, position sociale, respect ou admiration. Avec l’aversion comme motivation, la parole fausse prend la forme d’un mensonge malveillant, destiné à blesser ou à nuire à autrui. Quand l’ignorance est la motivation principale, le résultat est un type moins pernicieux de parole fausse : le mensonge irrationnel, compulsif, l’exagération pour se rendre intéressant, le mensonge pour plaisanter.

Les stricts enseignements du Bouddha contre le mensonge reposent sur plusieurs raisons. D’abord, le mensonge détruit la cohésion sociale. Les gens ne peuvent vivre ensemble en société que sur la base d’une confiance mutuelle où ils ont des raisons de croire que les autres disent la vérité. En détruisant les fondements de la confiance et en introduisant la suspicion massive, le mensonge largement répandu devient le signe annonciateur du déclin d’une société solidaire vers le chaos. Mais le mensonge a d’autres conséquences, d’une nature profondément personnelle et au moins aussi désastreuse. En effet, de par sa nature, le mensonge tend à proliférer. Ayant menti une fois, nous sommes poussés à mentir encore pour défendre notre crédibilité, pour dépeindre une image plausible de la situation. Ainsi le processus se répète : les mensonges s’étendent, se multiplient et s’additionnent jusqu’à nous enfermer dans une cage de tromperie d’où il est difficile de s’échapper. Le mensonge devient alors un modèle miniature de tout le processus de l’ignorance subjective. Dans tous les cas, celui qui a commencé à tricher puis essayé de prouver qu’il avait raison devient prisonnier de sa propre tromperie et finit par en devenir la victime.

De telles considérations sont probablement à l’origine des conseils que le Bouddha a donnés à son fils, le jeune novice Rahula, juste après son ordination. Un jour, le Bouddha s’approcha de Rahula, lui montra un bol contenant un peu d’eau et lui demanda :
  • – Rahula, vois-tu ce petit peu d’eau au fond du bol ?
    – Oui, je le vois, répondit l’enfant.
    – Eh bien, la possibilité de réalisation spirituelle de celui qui n’a pas peur de mentir délibérément est aussi petite que cela.

    Puis le Bouddha jeta l’eau, reposa le bol, et dit :

    – Vois-tu, Rahula, comment l’eau a été rejetée ? De la même façon, celui qui dit un mensonge délibéré rejette les succès spirituels qu’il a réalisés. Puis le Bouddha demanda encore :
    – Vois-tu comment ce bol est maintenant vide ? De la même façon, celui qui n’a pas honte de dire des mensonges est vide de toute réalisation spirituelle.

    Ensuite, le Bouddha retourna le bol et dit :

    – Vois-tu, Rahula, comment ce bol est tourné à l’envers ? De la même façon, celui qui dit un mensonge délibéré tourne ses réalisations spirituelles à l’envers et devient incapable de progrès. C’est pourquoi, conclut le Bouddha, personne ne devrait dire un mensonge délibéré, même par plaisanterie.
Il est dit que, au cours de son entraînement spirituel sur plusieurs vies, un boddhisattva peut briser tous les préceptes moraux sauf l’engagement à dire la vérité. La raison est très profonde et révèle que l’engagement envers la vérité a une signification qui transcende le domaine de l’éthique et même de la purification mentale ; elle relève du domaine de la connaissance et de l’Être. La parole vraie fournit, dans la sphère de la communication interpersonnelle, un parallèle à la sagesse dans la sphère de la compréhension privée. Les deux sont respectivement les modalités intérieures et extérieures du même engagement à ce qui est vrai. La sagesse consiste en la réalisation de la vérité, et la vérité (sacca) n’est pas juste une proposition verbale, mais la nature des choses telles qu’elles sont. Pour réaliser la vérité, tout notre être doit être harminisé avec ce qui est réel, les choses telles qu’elles sont. Ceci implique que, dans la communication avec les autres, nous soyons respectueux des choses telles qu’elles sont en parlant vrai. Le parler vrai établit une correspondance entre notre propre être intérieur et la nature réelle des phénomènes, permettant à la sagesse de se manifester et de pénétrer leur nature réelle. Ainsi, bien plus qu’un principe éthique, la dévotion à la parole juste exprime notre intention de nous reposer sur la réalité plutôt que sur l’illusion, sur la vérité comprise par la sagesse plutôt que sur des inventions tissées par le désir.

2/ S’abstenir de paroles médisantes

« Il évite les mots médisants et s’en abstient. Ce qu’il a entendu ici, il ne le répète pas là-bas dans le but de causer des dissensions ; et ce qu’il a entendu là-bas, il ne le répète pas ici dans le but de créer des dissensions. Ainsi, il unit ceux qui sont divisés et il encourage ceux qui sont unis à le rester. La bonne entente le rend heureux, il se réjouit et encourage la bonne entente. Et par ses paroles, il répand la bonne entente. »

La parole médisante et calomnieuse est une parole qui tend à créer l’inimitié et la division, à éloigner une personne ou un groupe d’un autre. La raison de telles paroles est, en général, l’aversion, le ressentiment face au succès ou à la valeur d’un rival ; c’est l’intention de détruire l’autre par le dénigrement verbal. D’autres raisons peuvent entrer aussi en ligne de compte : l’intention cruelle de blesser, le désir mauvais de s’attirer de l’affection, le plaisir pervers de voir des amis divisés.

La parole médisante est l’une des plus graves transgressions morales. La racine de la haine rend le karma non-bénéfique déjà suffisamment lourd mais, comme la parole est généralement prononcée après réflexion, les forces négatives deviennent encore plus graves du fait de la préméditation. Lorsqu’une affirmation médisante est fausse, les actes mauvais de tromperie et de diffamation se combinent pour produire un karma négatif extrêmement puissant. Les textes canoniques rapportent plusieurs cas dans lesquels la calomnie d’un innocent mène à une renaissance immédiate dans une sphère de grande souffrance.

Le contraire de la médisance, comme l’indique le Bouddha, est la parole qui encourage l’amitié et l’harmonie. Un tel discours vient d’un esprit plein de bienveillance et de sympathie. Cela développe la confiance et l’affection des autres qui sentent qu’ils peuvent s’ouvrir sans peur que leurs paroles soient utilisées contre eux. Au-delà du bénéfice évident que de telles paroles apportent dans la vie présente, il est dit que s’abstenir de médire a, comme résultat karmique, d’attirer de nombreux amis qui ne pourront jamais se détourner de nous malgré les paroles médisantes d’un autre.

3/ S’abstenir de paroles dures


« Il évite le langage dur et s’abstient de l’exprimer. Il parle avec des paroles douces, agréables à l’oreille, aimables, des mots qui vont droit au cœur, qui sont courtois, amicaux, et plaisants à chacun. »

La parole dure est prononcée avec colère, avec une intention de causer de la peine. De telles paroles peuvent prendre différentes formes. Nous pouvons ici en retenir trois :

– Le discours injurieux : réprimander, railler ou blâmer agressivement avec des mots amers.
– L’insulte : blesser l’autre en lui attribuant des défauts qui lui enlèvent sa dignité.
– Le sarcasme : parler d’une manière qui semble flatteuse, mais d’un ton si ironique que l’intention de blesser est évidente et cause de la peine.

La principale racine de la parole dure est l’aversion qui prend la forme de la colère. Comme, dans ce cas, l’impureté tend à s’exprimer de manière impulsive, sans volonté délibérée, la transgression est moins grave que la calomnie et les conséquences karmiques sont généralement moins lourdes. Pourtant la parole dure est une action non-bénéfique avec des résultats désagréables pour soi et pour autrui, aussi bien maintenant que dans le futur. Il est donc bon de s’abstenir. L’antidote idéal est la patience : apprendre à tolérer le blâme et la critique des autres, être en empathie avec leurs faiblesses, respecter les différences de points de vue, endurer les injures sans se sentir poussé à user de représailles. Le Bouddha prône la patience même dans les conditions les plus terribles :

« Moines, même si des bandits meurtriers vous coupaient les membres et les jointures avec une scie, celui qui exprimerait des paroles de colère ne suivrait pas mes enseignements. Ainsi devez-vous vous entraîner : ‘Mon esprit va rester inébranlable, mon cœur plein d’amour, libre de toute méchanceté cachée. Je vais accueillir ces personnes avec des pensées d’amour, vastes, profondes, sans limite, libres de colère et de haine’. »

4/ S’abstenir de paroles futiles

« Il évite les paroles vaines et s’abstient de les exprimer. Il parle au bon moment, en accord avec les faits, il dit ce qui est utile, parle du Dhamma et de la pratique. Ses paroles sont comme un trésor, prononcées quand il faut, raisonnables, modérées et pleines de sens. »

Le bavardage futile est un discours sans valeur qui manque d’objectif et de profondeur. De tels discours ne communiquent rien de valable ; ils ne font qu’agiter des impuretés dans notre esprit et dans l’esprit des autres. Le Bouddha conseille de nous abstenir de paroles inutiles et de limiter la parole, autant que possible, à des sujets vraiment importants. Dans le cas des moines, auxquels s’adressent en priorité ces lignes, leurs paroles devraient être sélectives et concerner essentiellement le Dhamma. Les laïcs ont davantage besoin de partages affectueux avec amis et famille, de conversations polies avec leurs connaissances, et d’échanges liés à leur travail. Pourtant, même en tenant compte de ces aspects, ils devraient être attentifs à ne pas laisser les conversations errer dans des déviations où l’esprit agité, toujours à l’affût de quelque chose de croustillant ou de captivant, pourrait trouver moyen de se complaire dans ses tendances non-bénéfiques.

L’interprétation traditionnelle de « s’abstenir de paroles futiles » fait uniquement référence au fait d’éviter de tomber soi-même dans ce travers. Mais il est peut-être important d’y ajouter une autre facette, rendue impérative par le développement de certains médias de notre époque, inconnus du temps du Bouddha et des anciens commentateurs. Cette facette, c’est d’éviter l’exposition aux vaines paroles dont nous sommes constamment bombardés à travers les moyens de communication développés par la technologie moderne. Une gamme incroyable de systèmes – télévision, radio, journaux, magazines à sensation, cinéma… – propose continuellement des informations inutiles et des animations distrayantes dont l’effet est essentiellement de rendre l’esprit passif, creux et stérile. Tous ces développements, naïvement nommés « progrès », menacent d’émousser notre sensibilité esthétique et spirituelle, et de nous rendre sourds à l’appel plus élevé de la vie contemplative. Ceux qui ont une aspiration sérieuse à une voie de libération doivent discerner très clairement à quoi ils acceptent de s’exposer. Ils serviraient grandement leurs aspirations en incluant ces sources d’amusement et d’informations inutiles dans la catégorie des paroles futiles et en faisant un effort pour les éviter.

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Re: La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Message non lu par yves » jeu. 18 janv. 2018 13:45

la parole juste est un des aspects les plus profond du quotidien

j'observe aisément à travers elle, l'état de mon esprit

quand les émotions et les sensations intérieurs m'échappent la paroles est ma 2è alarme, quand il y a de la violence dans mes paroles, immédiatement ma conscience observante revient avec en fond: "qu"est-il entrain de se passer"

comme la parole a une forte présence, elle maintient la mienne loveeeee

anjalimetta merci tirru pour ce partage
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Re: La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Message non lu par jules » jeu. 18 janv. 2018 14:46

Précision, clarté, intelligence de ce texte...Un vrai laser ! . Merci

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Re: La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Message non lu par Floch » jeu. 18 janv. 2018 17:14

Merci. jap_8
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Re: La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Message non lu par axiste » jeu. 18 janv. 2018 18:32

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Cinq clefs pour la parole correcte :
- dire au bon moment, prononcer en vérité, de façon affectueuse, bénéfique et dans un esprit de bonne volonté."
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Re: La Parole Juste (samma vaca) et ces quatre aspects

Message non lu par tirru... » jeu. 18 janv. 2018 18:42

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